Souvenir du général

Verchère de Reffye

 

Dans le contexte dramatique qu'a connu l'Arsenal de Tarbes, devenu Centre de Tarbes de GIAT Industries, il est bon de rappeler la personnalité et l'action du fondateur de l'Atelier de Construction de Tarbes et du bienfaiteur de la Ville.

Jean-Baptiste Auguste Verchère de Reffye est né à Strasbourg, le 30 juillet 1821, d'une famille bourguignonne établie en Alsace. Entré à l'École Polytechnique, le 1er novembre 1841, il commence sa carrière militaire à l'École d'Application de Metz. Sous-lieutenant, en 1843, lieutenant en second, en 1846, d'abord au Corps d'Artillerie, puis au 15e Régiment de Pontonniers, il passe lieutenant en premier, en 1848, et il est au 5e Pontonniers, en 1850. En 1853, il est nommé adjoint à la manufacture d'Armes de Tulle, passe capitaine en second, en novembre 1857, au Corps d'Artillerie de Paris et devient capitaine en premier, le 30 décembre de la même année. Un mois plus tard, il entre à l'École militaire particulière de l'Artillerie, le 21 janvier 1858. L'ingénieur est alors remarqué pour ses travaux de recherche sur des machines à fabriquer les canons de fusil par le général Morin, directeur des Arts et Métiers.

Au mois d'août 1862, apparaît sa bonne étoile : le colonel d'artillerie Ildephonse Favé, aide de camp de l'Empereur, qui le présente à un passionné d'artillerie : Napoléon III. Il devient officier d'ordonnance de l'Empereur, le 22 août 1862. Sous sa direction, il est chargé de fouilles archéologiques afin de retrouver les traces d'Uxellodunum et d'Alésia et reconstituer l'artillerie romaine telle qu'elle existait au temps de Jules César.

Le 1er décembre 1862, il épouse Alix Charlotte Ferréol. Le colonel Favé est témoin de l'époux. Le couple habite au Haras impérial et, un an plus tard, pour la naissance de son fils Hughes Napoléon, les parrains du baptême sont leurs majestés Napoléon III et Eugénie de Montijo. La faveur dont de Reffye bénéficie auprès du couple impérial lui vaudra bien des jalousies. Depuis 1860, le haras de Vertugadin, à Meudon, sert de laboratoire mystérieux et de champ d'expériences pour le premier modèle de mitrailleuse ou canon à balles et les essais ont lieu au camp de Satory.

Pendant quelques années, le grand projet de Meudon c'est le perfectionnement du canon à balles. De Reffye bénéficie de la protection bienveillante du maréchal Niel, ministre de la Guerre, qui encourage ses travaux de perfectionnement. Le capitaine est promu Chef d'escadron hors cadre, le 6 juin 1867 et il est fait Officier de la Légion d'Honneur, le 28 décembre 1868. Au début de 1870, une grande confiance règne dans le milieu des initiés et l'on parie même que des canonniers exercés pourraient atteindre un tir à la cadence de cinq coups par minute ! Une seule ombre au tableau : les Prussiens sont bien renseignés sur cette fabrication par 300 Allemands de toutes régions, ouvriers de l'atelier des mitrailleuses, à Meudon. Ajoutons à cela, le refus de l'Empereur d'apprendre le maniement aux officiers responsables des batteries de combat divisionnaires. Au mois de juillet 1870, l'ambiance est fébrile, tendue. L'entourage de l'Empereur prend conscience qu'il faudra bien familiariser les servants à la nouvelle arme. Il est temps ! "C'était encore une des funestes manies de l'Empereur de ne donner aux troupes une arme perfectionnée que sur le champ de bataille, et, comme on n'avait pas appris à s'en servir, on en perdait tout l'avantage" avait déjà déclaré le vicomte d'Hérisson.

Le 19 juillet 1970, la France déclare la guerre à la Prusse. Le 2 août, à Sarrebrück, le canon à balles reçoit son baptême du feu. Il fait merveille à Wissembourg, Wœrth-Frœschwiller, Forbach, Borny, Rezonville, Saint-Privat, Beaumont et Sedan où Napoléon III est fait prisonnier. Glorifié sur le terrain, le canon à balles va devoir affronter la critique technique des nombreux experts. Mais, pour la défense du sol national, l'opinion populaire va réclamer son maintien et… l'obtenir. On a fabriqué 315 canons à balles.

Le 7 septembre, le général de division Susane, secrétaire d'État à la Guerre, donne l'ordre d'évacuer, par chemin de fer, le matériel employé pour la fabrication du canon à balles, vers la place de Nantes. Promu officiellement, le 13 septembre 1870, Auguste de Reffye est nommé, six jours plus tard, Directeur des travaux de construction de mitrailleuses à Nantes, Indret et autres ateliers. Le 21 octobre, le chef d'escadron de Reffye est nommé lieutenant-colonel. C'est la reconnaissance officielle du talent et du travail d'un homme infatigable en cet automne de tous les dangers pour la France. Léon Gambetta, en personne, écrit à de Reffye, le 3 novembre. L'appui est d'importance. Ministre de l'Intérieur du gouvernement de Défense Nationale constitué après la chute de l'Empire et la proclamation de la IIIe République, le 4 septembre 1870, Gambetta vient de s'échapper en ballon de Paris, le 7 octobre, pour rejoindre la délégation à Tours. Futur ministre de la Guerre, il organise la résistance à l'envahisseur. Accablé de considération en haut lieu, de Reffye est pressé et sollicité par des demandes impossibles à satisfaire immédiatement. Les canons à balles ne suffisent plus, l'arme à la mode c'est le canon de 7 !

Le 11 novembre, M. de Freycinet, ministre de la Guerre, lui écrit : "Monsieur le Lieutenant-Colonel, je désire vivement pouvoir disposer dans le plus bref délai possible d'une des batteries de canons rayés se chargeant par la culasse que vous faites construire à Nantes". Le canon à balles n'est plus une arme mais un symbole. Sait-on jamais, utilisé avec à-propos, il aurait pu gagner la guerre à lui tout seul ! Après l'incurie de Bazaine, l'irrésolution de Mac-Mahon et l'envahissement du sol national par un demi-million d'Allemands, les Français ont besoin de croire en une arme terrifiante pour l'ennemi et salvatrice pour le pays. L'État-major emboîte le pas à cette vague irrationnelle à laquelle on ne peut ni ne doit résister. Alors, pourquoi pas le canon de 7 ? Harcelé par les sollicitations qui pleuvent de tous côtés, de Reffye n'en peut mais fait face avec courage et une énergie inouïe.

Les Prussiens reprennent Orléans, le 3 décembre 1870. Le général d'Aurelle Paladines, chef de l'armée de la Loire, est relevé de son commandement et remplacé par le général Antoine Chanzy à la tête de ce que l'on appellera, désormais, la IIe armée de la Loire. Accroché durement par les Allemands, il se replie sur Le Mans qu'il doit évacuer après les combats sanglants des 10, 11 et 12 janvier 1871, avant de se retrancher sur la Mayenne. De Reffye est embarrassé. Le général Léon de Noüe lui signale l'avance des Prussiens vers Nantes, par Châteaubriant. Le ministre de Freycinet lui donne l'ordre d'évacuer les ateliers d'Indret et de Nantes, le 19 janvier 1871, mais avec l'impératif de ne pas interrompre la fabrication des cartouches, à aucun prix.

Le 24 janvier 1871, François Turgan, ingénieur civil qui a offert son concours patriotique, retrouve de Reffye, à Bordeaux, et l'accompagne à Tarbes, le 25 janvier, puis à Bagnères-de-Bigorre, le 26. Le lendemain, ils rendent compte de leur périple au lieutenant-colonel Thoumas qui, avec l'accord du ministre de la Guerre, décide l'installation des ateliers et du polygone de tir à Tarbes. Arrivé le 28 janvier 1871, Jean-Baptiste de Reffye est immédiatement accaparé par des arrivages venus de tous les points de l'hexagone. Le 1er février, le lieutenant-colonel Thoumas expédie au capitaine Bazille, à Indret, l'ordre d'embarquer, par train spécial, soixante ouvriers de la fabrique Gaupillat et quarante ouvriers, sous les ordres du contremaître Charles Béquignon, personnage de légende qu'affectionne de Reffye. Il s'agit de spécialistes du montage du canon à balles accompagnés de leurs familles. Au total, 100 personnes quittent Nantes, le 2 février. Le 14 février, le général Thoumas donne l'ordre d'évacuer tous les ateliers sur Tarbes. Le 17 février, la réunion de l'Assemblée nationale, à Bordeaux, désigne Adolphe Thiers comme chef du Pouvoir exécutif. Avec Jules Favre, ministre des Affaires étrangères, il négocie la paix avec l'Allemagne et réorganise l'armée. Le 21 février, le ministre de la Guerre est prévenu que les fabrications vont pouvoir démarrer dans quelques jours.

Admirablement placé en bordure de la route nationale 135, qui mène de Bordeaux à Sainte-Marie de Campan, à proximité de la nouvelle ligne de chemin de fer du Midi : Toulouse-Bayonne et tout proche d'une source hydraulique abondante représentée par l'Adour, le Magasin aux tabacs de Tarbes est choisi. Qui plus est, une large possibilité d'expansion le long des berges de la rivière et le voisinage d'une usine à gaz, toujours utile, renforcent le choix du lieutenant-colonel de Reffye. Homme de culture, il n'ignore pas le poids de l'installation d'une industrie de l'armement et de ses conséquences sociales sur l'économie de la ville et du département.

Le 5 août 1871, la place de Tarbes est rattachée, sur le plan comptable, à la direction d'artillerie de Bayonne. Le 21 août 1872, l'Atelier de Construction des canons à balles devient Atelier de Construction de l'artillerie de Tarbes. Le magasin aux tabacs abrite la fabrication des cartouches du canon à balles et des gargousses du canon de 7. Pour des raisons de sécurité de l'établissement, les ouvriers qui occupent cet immeuble sont militaires. Le 16 juillet 1873, la direction départementale du ministère des Finances remet à la direction de l'Artillerie, à Tarbes, le terrain et le magasin. Le 30 octobre 1872, l'atelier des gargousses du canon de 7 est installé.

Le 2 août 1872, sur la plage de Trouville, le président de la République Adolphe Thiers a apprécié la justesse des tirs du canon de 7, modifié par le lieutenant-colonel de Reffye. Il lui a manifesté, alors, son désir de voir les ateliers de Tarbes entrer en fabrication, dès l'année 1873. Le 20 décembre, de Reffye approuve le cahier des charges qui comprend 11 bâtiments à construire auxquels il faut ajouter les ateliers de chargement des cartouches et des gargousses, les murs de clôture du nouvel arsenal et le hangar du matériel de l'école d'artillerie.

Le 10 mai 1871, le traité de Francfort a concèdé à l'Allemagne les provinces françaises d'Alsace (moins Belfort) et une partie de la Lorraine avec Metz. Elles sont déclarées "Reichsland" par Berlin. Les Français de ces territoires ont, jusqu'au 1er octobre 1872, pour opter en faveur de la nationalité française et devoir tout quitter ou acquérir la nationalité allemande. Les civils opteront dans les mairies du lieu de leur résidence. Très sensible à ce déchirement vécu par ses compatriotes, de Reffye fait une exception, en leur faveur, en engageant femmes et enfants d'ouvriers qui ont choisi de rester français et sont venus travailler à Tarbes. En 1901, la colonie alsacienne, massée aux abords de l'arsenal, n'est pas étrangère au baptême de l'avenue Alsace-Lorraine, sur la route nationale de Tarbes à Vic-Bigorre.

En 1873, seront construits l'atelier des Forges, du montage des affûts, la salle des machines, la réparation du matériel militaire et les pavillons des concierges. En 1874 : l'annexe du casernement, le hangar du matériel sur roues, le magasin au harnachement, l'atelier de gargousserie et de cartoucherie. En 1875 : le bâtiment de l'Administration générale, le logement du Directeur, les portails sur la route de Vic et le boulevard Renaudet. En 1876 : les hangars de peinture du matériel, les cuisines, le réfectoire et la fonderie pour les pièces de bronze. Tous les bâtiments "historiques" datent de cette époque.

La politique sociale menée par de Reffye pour "ses" ouvriers est exemplaire et bien en avance sur les traditions patronales de l'époque. La santé de l'ouvrier est protégée. Des chirurgiens et médecins, appointés par le Directeur, visitent les malades. La distribution des secours est diligentée par le conseil d'administration de l'entreprise. Les ouvriers blessés par leurs machines sont traités aux frais de l'État et le temps de chômage indemnisé à raison de 2 F par jour. Si le règlement de l'entreprise est sévère, les compagnons y trouvent leur compte. Tout salaire payé est bonifié de 8 % et cette bonification versée à la Caisse des Dépôts et Consignations. Les intérêts sont ajoutés au capital. Les fonds de prévoyance sont répartis proportionnellement à la catégorie professionnelle, à l'ancienneté et à la durée de l'engagement. L'émancipation sociale du jeune apprenti est assurée par une formation professionnelle approfondie. Tous ces avantages ont leur contrepartie : il faut assurer, bénévolement, le service incendie et prêter aide et secours, même le dimanche ! Toutes ces idées d'avant-garde assureront au Directeur une haute estime auprès de tous ses employés et de leurs familles.

De Reffye est nommé, le 17 janvier 1878, commandant de la 18e brigade d'artillerie, en remplacement du général Melchior. Oui, à Tarbes même, qui est devenue, depuis la loi de réorganisation générale de l'armée française du 13 mars 1875, ville de garnison et qui accueille une brigade complète d'artillerie composée de deux régiments : le 14e et le 24e, un parc, un polygone de tir, à Ger et une école, en remplacement de celles de Metz et Strasbourg. La mise en place se fait de 1872 à 1875. Mais, Tarbes est garnison d'artillerie depuis l'arrivée du lieutenant-colonel de Reffye, en 1871. Télescopage de l'histoire, c'est à cette époque (1874-1878) que le lieutenant Ferdinand Foch sert au 24e régiment d'artillerie. À la Noël de l'année 1877, Antoine Brauhauban, chef d'escadron en retraite et ancien maire de Tarbes fait donation de ses biens à la ville dont son bel hôtel particulier du XVIIe siècle. Le 23 janvier 1878, le ministère de la Guerre prend des dispositions pour que le nouveau commandant de la 18e brigade d'artillerie puisse bénéficier du legs d'Antoine Brauhauban : "En bénéficiant d'un hôtel particulier en centre ville, avec ses meubles, ses chevaux et ses voitures, Tarbes, en la personne de son ancien maire, donne au général de Reffye la possibilité de tenir son rang. Chacun sait qu'il n'a pas fait fortune à la tête de l'Arsenal et qu'il y a même laissé quelques deniers personnels". Dire que le départ de l'Arsenal n'est pas, pour lui, un crève-cœur serait mentir. C'est même un arrachement, une blessure qu'il ne peut cacher à ses amis. Pourtant, cette promotion arrive à point. De Reffye est harassé par la cadence de travail que lui impose la conduite de son grand atelier et une grande lassitude transparaît. Pour autant, croyez-vous qu'il prenne dans sa nouvelle fonction un rythme mieux adapté à son état de surmenage ? Que non ! Il poursuit deux grands chantiers en cours : au sud de la ville, l'achèvement de la construction d'un quartier d'artillerie - futur quartier Soult - où a pris place le 24e R. A, et, au nord, la construction d'une caserne - dénommée bientôt de Reffye - pour accueillir le 53e régiment d'infanterie venant de Bayonne.

Le général assiste à toutes les cérémonies religieuses, civiles ou militaires de la garnison. Les tarbais le connaissent et le reconnaissent. Il s'adonne à sa passion pour la préhistoire en sillonnant le camp de Ger en compagnie de son ami et compatriote alsacien : le colonel Edgard Pothier. Les objets archéologiques qu'ils découvrent seront envoyés au musée des antiquités nationales de Saint-Germain-en-Laye, en 1886.

Le jeudi 27 mars 1879, traversant la rue Sainte-Catherine - rue de la Moisson - le général de Reffye tombe lourdement de son cheval, celui offert par l'Impératrice Eugénie pour le remercier d'avoir commandé la mission qui l'a menée à l'inauguration du canal de Suez. Blessé à la tête, la blessure est minimisée par la famille pour rassurer les arsenalistes et la population tarbaise, mais elle est sérieuse. Le général lutte, comme il l'a toujours fait devant l'adversité, puis s'éteint, doucement, le 6 décembre 1880, à Versailles.

Ses obsèques ont lieu en l'église Notre-Dame de Versailles. Assistent aux funérailles, l'envoyé du ministre de la Guerre, une dizaine de généraux, de nombreux officiers d'État-Major de toutes les armes. Quatre généraux tiennent les cordons du poêle. Les honneurs militaires lui sont rendus par une batterie attelée, deux compagnies à pied du 22e d'artillerie, un bataillon du 129e d'infanterie, un escadron du 6e cuirassiers, la musique de l'école d'artillerie et l'étendard du 22e régiment d'artillerie.

Le 14 décembre 1880, un service commémoratif est organisé à Tarbes. Le personnel décide d'abandonner le salaire d'une demi-journée de travail, soit 1500 F de l'époque, pour subvenir aux frais de décoration et de culte et faire exécuter deux bustes du général. La municipalité tarbaise offre 500 F en l'honneur du bienfaiteur de la ville. Le quai des Capucins est débaptisé pour lui donner le nom de cours de Reffye. Dès dix heures, les abords de la Sède sont envahis par les personnalités civiles et militaires qui ont répondu à l'invitation de tout le personnel de l'Arsenal. Du Directeur aux plus humbles compagnons, pas un seul n'aurait manqué cet adieu ému et reconnaissant. Le général est inhumé au cimetière de Versailles. Sur sa tombe, une plaque du souvenir est offerte par les ouvriers de l'Atelier de Construction de Tarbes, en 1881.

On comprend mieux la farouche détermination et la lutte des Arsenalistes pendant dix ans (1996-2006) pour pérenniser l'établissement bigourdan…

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